Violences sexuelles dans le milieu sportif : La honte va changer de camp

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« Le sport rend heureux » disait Albert Camus. Pour ses valeurs de respect, de courage, de tolérance ou d’honnêteté, il est pratiqué par des millions de personnes pour ses larges bénéfices. Mais le sport a aussi son côté obscur, y compris dans nos campagnes. En milieu professionnel ou dans un cadre associatif, certains encadrants sont aussi des agresseurs sexuels. C’est ce qu’indique le récent bilan de la convention nationale de prévention contre les violences dans le sport.

Depuis les accusions de viol de l’ancienne championne de patinage artistique Sarah Abitbol contre son ancien entraîneur, les affaires de violences sexuelles se sont comptabilisées par centaines sur le portail de signalement : 407 exactement mettant en cause 445 personnes dont 96% d’hommes. 245 étaient des éducateurs sportifs professionnels ou bénévoles relevant de 48 fédérations (sur les 115 existantes). Douze d’entre elles concentrent 66% des affaires. 21 radiations définitives ont été prononcées par les fédérations. Notre milieu rural n’est absolument pas épargné.

Sans la parole des victimes, majoritairement mineures au moment des faits, les agresseurs sont très difficiles à repérer.  Particulièrement dans le milieu associatif. En revanche, pas de souci pour les personnes salariées  qui doivent « montrer patte blanche » pour exercer. Les cadres d’Etat doivent être titulaires d’une carte professionnelle et leurs antécédents judiciaires sont obligatoirement vérifiés.

Un vide juridique et administratif

Concernant les éducateurs et dirigeants bénévoles, c’est bien différent. Jusqu’à présent, n’étaient contrôlés ni leur casier judiciaire, ni le Fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles et violentes (Fijais). Un vide juridique et administratif enfin révolu. Depuis le 2 avril dernier, leur honorabilité doit désormais être contrôlée au même titre que les professionnels. Les fédérations, via un réseau de référents, ont quant à elle l’obligation de suivre les procédures à caractère sexuel et d’informer l’Etat des poursuites disciplinaires engagées, ce qu’elles ne faisaient que trop rarement. Bon nombre d’entre elles ont déjà été épinglées pour n’avoir pas pris conscience de la gravité de ces drames. Certes, les décisions des commissions disciplinaires sont en ligne mais anonymes pour la plupart… Les fédérations et associations sportives sont donc aujourd’hui autorisées par décret  à vérifier les antécédents de leurs éducateurs et bénévoles.

Le but n’est pas de pointer du doigt tel sport ou telle fédération (athlétisme, basket, football, tennis sont entre autres concernés) mais bien de briser le tabou autour des violences sexuelles et d’admettre que ces faits existent dans cette grande famille. Si la parole est salvatrice, l’écoute qui va avec n’en est pas moins indispensable.

Les gouvernements successifs se sont penchés mollement sur ce problème toujours  sous-estimé, voire tabou. Mais la vague Me Too est passée par là et le ministère des sports a réagi. Pour sa ministre, Roxana Maracineanu : « Aimer et protéger le sport, c’est aussi regarder en face ses vicissitudes pour mieux les combattre. Sans angélisme, ni cynisme. » Sans jamais perdre de vue que la grande majorité des 3,5 millions de volontaires (encadrants, dirigeants, accompagnateurs…) du sport amateur ne posent jamais de problème. Raison de plus pour barrer la route aux agresseurs et déviants sexuels qui trouvent dans ce milieu, un terrain idéal pour se choisir une ou plusieurs proies.

Emprise et silence

Le bilan de la cellule de traitement des signalements du ministère en date du 19 février dernier, indique que 82% des victimes sont mineures au moment des faits et 63% avaient moins de 15 ans. Dans les récits, le phénomène de l’emprise revient souvent. Au cœur de ce microcosme qu’est un club  ou une association de sport, l’enfant est isolé des siens de par les entraînements, les déplacements en compétition ; il est alors sous la responsabilité d’autres adultes. Certains vont profiter de ce huis clos pour exercer leur domination. Le but est d’instaurer la confiance pour tendre à une relation affective afin d’avoir main basse sur la victime. Cette dernière n’aura alors pas conscience de la dépendance émotionnelle, son jeune âge l’empêchant d’appréhender le mécanisme psychologique de l’adulte. Placée dans une insécurité permanente, la victime dépossédée de ses moyens, ne parlera pas, du moins dans les premiers temps, devenue incapable de penser par elle-même. Il arrive que lorsque les mots sont mis, les années ont passé, les maux se sont installés : difficultés scolaires, perte de confiance, dépression, désintérêt du sport, troubles alimentaires, problèmes familiaux…

Et que dire des clubs au courant de ces agissements abjects mais qui préfèrent se taire par peur de nuire à leur réputation ? Dans bien des cas, plusieurs  personnes de l’entourage sportif savent et se taisent  face à ce miroir déplaisant. Car le coach c’est aussi l’ami, le voisin, le collègue, bref celui qu’on respecte pour ses valeurs et performances.  Et qui dit alerter implique de prendre part pour la victime, bien peu de personnes veulent assumer cet état de fait.

Des mineurs mieux protégés par la loi

Jeudi 15 avril, un autre pas en avant a été franchi.  L’assemblée nationale a voté à l’unanimité la « loi visant à protéger les mineurs des crimes et délits sexuels et de l’inceste. » Le seuil de consentement est désormais fixé à 15 ans (18 ans en cas d’inceste), ce qui signifie que « plus aucun adulte agresseur ne pourra se prévaloir du consentement d’un mineur » a relaté Éric Dupond-Moretti, garde des seaux. Les agressions sexuelles seront désormais punies de 15 ans d’emprisonnement (20 ans pour crime sexuel).  La justice pourra également prononcer  une peine complémentaire d’interdiction d’une activité professionnelle ou bénévole impliquant un contact habituel avec des mineurs. Une sanction définitive, sauf décision motivée du juge.  En revanche, si la différence d’âge n’excède pas 5 ans entre l’auteur et le mineur,  l’infraction ne sera pas caractérisée, la clause « Roméo et Juliette » s’appliquera de fait.

La loi prolonge en outre la prescription des faits pour les crimes sexuels sur mineur. Si un violeur repasse à l’acte dans les 30 ans, le délai de prescription du premier crime sera alors prolongé jusqu’au délai de prescription du dernier crime. Les exhibitionnistes, clients de prostitués mineurs et tout adulte incitant à obtenir des images sexuelles de mineurs sur internet seront quant à eux plus durement sanctionnés qu’auparavant.

Même si le chemin reste long à parcourir pour les victimes, l’horizon s’assombrit enfin pour les agresseurs sexuels. Finie l’impunité, sans se soucier du lendemain. La honte est en train de changer de camp.

 

Delphine Jeannest

 

Le témoignage d’une victime

Juliette L (prénom et nom d’emprunt) sort tout juste de l’enfer des violences sexuelles. Harcelée pendant des années au sein de son club sportif costarmoricain, elle a le courage de témoigner, quasiment seule contre tous. « Ces histoires ne se passent pas que dans les grands clubs et dans les villes, elles touchent n’importe quelle catégorie sociale et n’importe quel sport » affirme-t-elle.

Quels conseils pourriez-vous donner aux jeunes dans la même situation ?

En parler. C’est la première étape, la plus difficile. Une fois que quelqu’un est au courant, les choses s’enchaînent et nous ne sommes plus seuls. Cela nécessite une confiance absolue en la personne à qui on se confie évidemment et beaucoup de courage mais c’est le premier pas nécessaire à tout le reste. Si la victime garde ça pour elle, alors rien ne change et elle continue de souffrir en silence. C’est difficile, d’autant plus que les agresseurs ont à peu près tous la même technique,  à savoir obtenir la confiance ABSOLUE de l’entourage intime de la victime qui se retrouve très vite coincée, ne peut en parler à personne, n’a souvent pas de preuve, et ne sera pas crue par son entourage proche. Le piège se referme.  Il ne faut pas hésiter à en parler à une personne qui ne connait pas l’agresseur et en qui vous pouvez avoir confiance. Pour les victimes très isolées (c’est souvent le cas), il faut en parler au commissariat ou à la gendarmerie qui sont de très bons conseils et ne remettent pas en cause la parole.

Quelles démarches engager ?

Je ne connaissais pas les démarches à effectuer, j’ai fait confiance à mes dirigeants. Malheureusement, ils ne sont pas toujours au fait et ne sont pas formés pour ce genre de problème. Ce sont des bénévoles, pas des spécialistes pour accompagner les victimes. Alors j’ai eu un doute et ai vérifié par moi-même. J’ai appelé la fédération française d’athlétisme qui m’a tout expliqué. Ensuite, tout se fait naturellement. Le personnel de la fédération a toujours été très disponible et bienveillant à mon égard. Ce n’est que plus tard que j’ai vu sur son site internet que toute une procédure était décrite pour signaler et faire remonter toute forme d’abus.  Cette procédure est facilement accessible aussi bien pour les victimes que pour les dirigeants, bénévoles, témoins…

Concernant les procédures pénales, je n’ai pas eu le courage d’aller jusque-là pour l’instant. J’ai voulu procéder étape par étape, car la charge émotionnelle tout au long du procès est très lourde à porter. Je ne me voyais pas mener les deux (disciplinaire + pénal) en parallèle.

Le verdict de la commission disciplinaire m’a beaucoup aidé, on verra par la suite si j’ai le courage d’aller plus loin, mais ça veut dire se replonger dans toute l’histoire. Quand on sait le temps que prennent les procédures judiciaires, il faut être prêt psychologiquement, ce n’était pas mon cas au moment où j’ai commencé à en parler.

Comment trouver du soutien et des clés pour se reconstruire?

Le soutien se trouve principalement dans notre entourage, dans notre vie de tous les jours. Reprendre des activités, aller travailler, oser en parler de temps en temps. Pour ma part, j’ai la chance d’avoir un conjoint plus que compréhensif et qui m’aide énormément. C’est ce que je souhaite à tout le monde : avoir quelqu’un sur qui compter, à qui on peut tout dire en sachant que cette personne ne nous laissera pas tomber.

A côté, l’aide psychologique des professionnels de santé est bien entendu la bienvenue. Elle nous permet de prendre du recul, d’accepter la situation telle qu’elle est car de toute façon, on ne peut pas changer ce qui est arrivé.

Puis, il faut parfois une distance physique avec certaines personnes, un éloignement géographique car les lieux de vie antérieurs peuvent rappeler trop de mauvais souvenirs. Ça a été mon cas et j’ai dû quitter la région car je ne supportais plus mon lieu de vie. Tout me ramenait à mon passé, à cette histoire. Tout m’était douloureux. Aujourd’hui je découvre un nouveau cadre, des nouvelles personnes et tout me semble plus beau, plus joyeux.

Je sais qu’il existe aussi des associations d’aide aux victimes mais pour ma part, je n’en ressens pas le besoin aujourd’hui.

 

 

Des contacts

Pour les victimes mineures

Enfance en danger : téléphoner au numéro d’urgence 119 7 jours sur 7 et 24H/24H.

La voix de l’enfant : service juridique joignable du lundi au vendredi, de 10h à 18h, au 01 56 96 03 05 ou par mail à : service.juridique@lavoixdelenfant.org. Permanence téléphonique des avocats et juristes tous les mercredis, de 14h30 à 18h, au 01 56 96 03 02.

L’enfant bleu : plateforme téléphonique joignable du lundi au jeudi de 11h à 18h et le vendredi de 10h à 17h au 01 56 56 62 62.

Enfance et partage : numéro vert « stop maltraitance » gratuit et joignable du lundi au vendredi de 10h à 18h au 0 800 05 1234.

Colosse aux pieds d’argile : tél : 05 58 97 85 23 OU 07 50 85 47 10.

Cyber harcèlement : numéro d’écoute au  0800 200 000 du lundi au vendredi, de 9h à 20h et le samedi de 9h à 18h.

Pour les auteurs de violences sexuelles

Centres Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles (FFCRIAVS) : Tél : 0 806 23 10 63.

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