Les nicotinoïdes sont de retour jusqu’en 2023

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Face à la pression de la filière de la betterave sucrière, le gouvernement vient d’opérer un rétropédalage. Le 6 octobre dernier, après une interdiction de deux ans, le retour provisoire des néonicotinoïdes sur ce type de culture est voté à la majorité par les députés. Ces pesticides reconnus comme néfastes seraient aux dire des professionnels l’unique solution pour lutter contre la jaunisse de la betterave, une maladie véhiculée par le puceron vert. Sur 527 députés, 471 suffrages se sont exprimés : 313 députés ont voté pour et 158 élus ont voté contre. Tandis que les uns crient au soulagement, les autres craignent pour l’environnement et la biodiversité, les abeilles en particulier.

En 2016, la quasi-totalité des champs de betteraves étaient traités avec des néonicotinoïdes, des produits toxiques employés comme insecticides. En 2017, juste avant leur interdiction, une étude de l’ANSES (Agence Nationale de Sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) montre que la plupart des substances actives des néonicotinoïdes sont présentes sur des « traitement de semences sur céréales, maïs et betterave et des traitements foliaires en arboriculture, sur céréales, cultures légumières, crucifères oléagineuses et vignes. » Autant dire un peu partout si on y ajoute les produits biocides destinés à la santé humaine et animale. Commercialisés par les géants mange-tout de l’agrochimie, ces insecticides sont d’une efficacité redoutable ; au lieu d’être pulvérisés, ils enrobent la graine de betterave, maïs, colza, orge…Cet insecticide neurotoxique est dit systémique, ce qui veut dire qu’il se libère dans la plante tout au long de sa croissance. Des racines aux feuilles et fleurs, l’insecticide est omniprésent et omnipotent. On le retrouve aussi dans le sol, au plus profond des nappes phréatiques, puisque plusieurs de ses molécules sont solubles dans l’eau. Dans l’air ou dans la terre, les néonicotinoïdes épuisent tout espoir de vie chez les insectes pollinisateurs, les vers de terre, les batraciens, et même les oiseaux et autres petits animaux des champs et auxiliaires. En revanche, les cultures « protégées » par ces pesticides se portent comme un charme. Les rendements le prouvent.

Après la filière betterave sucrière, les maïsiculteurs montent également au créneau.

Filière sucre fragilisée

Il aura fallu quasi trois décennies d’utilisation pour se rendre compte de l’impact des néonicotinoïdes sur des populations non ciblées au début des études. Considérés comme des tueurs d’abeilles et de la biodiversité en général, ils sont interdits en septembre 2018 au profit de recherches alternatives qui vont s’avérer soi-disant inefficaces. Et deux ans plus tard, les betteraviers montent au créneau : la production 2020 n’a jamais été aussi mauvaise. En cause : un hiver 2019 doux ayant entraîné une prolifération de pucerons et donc une épidémie de jaunisse d’une ampleur inédite. Selon la Confédération Générale des Planteurs de Betteraves, « cela correspond dans les régions les plus touchées comme les Hauts de France, à une perte de rendement avoisinant les 50%, et pouvant générer des pertes financières de 1000 € par hectare. L’ampleur de l’épidémie va lourdement peser sur le rendement moyen national, attendu au plus bas niveau depuis 20 ans, ce qui décourage les betteraviers et fragilise toute la filière qui emploie 45 000 personnes en milieu rural. L’épidémie de jaunisse va représenter des pertes d’au moins 150 millions d’euros pour les betteraviers en 2020. » Du jamais vu depuis 50 ans.

La filière rappelle qu’elle est le premier producteur mondial de sucre et bioéthanol de betterave et qu’il existe 21 sucreries en France même si 4 ont ou vont fermer les portes. Avec la pandémie de Covid 19 et la crise sanitaire, du gel hydroalcoolique est aussi fabriqué avec l’alcool de betterave. Autant d’arguments ajoutés à la peur d’une éventuelle pénurie de sucre qui ont pesé dans la balance pour voter le retour jusqu’en 2023 des néonicotinoïdes.

Les nouvelles semences enrobées pour les cultures de 2021 en comporteront donc. Face à une telle décision, les cultivateurs de maïs montent à leur tour au créneau et espèrent la même faveur gouvernementale. Pour l’heure, le projet de loi des néonicotinoïdes dans les cultures de betteraves doit encore être examiné par le Sénat : le 21 octobre en commission et le mardi 27 octobre prochain pour le vote.

Abeilles désorientées

Pourtant, depuis 2012, des drapeaux s’agitent quant à la dangerosité de ces produits pour les abeilles et autres insectes pollinisateurs. L’INRA d’Avignon observe également un fait étrange sur les abeilles domestiques, Apis mellifera, qui vivent à proximité des champs ensemencés de graines enrobées de néonicotinoïdes. En allant boire et butiner du pollen et du nectar, plus d’un tiers des butineuses se contaminent. Car même à très faible dose, ces insecticides agissent sur leur système nerveux central et leur font perdre tout repère et capacité de navigation. Elles ne savent plus s’orienter, comment rentrer à la ruche et finissent par mourir.

Après avoir bu et/ou ingéré les néonicotinoïdes, les abeilles sont désorientées, ne savent plus comment rentrer à la ruche, et meurent. Le produit attaque leur système nerveux central.

Celles qui parviennent à revenir (une abeille butine environ à 3 km autour de sa ruche) contaminent toute la colonie. « Si la reine meurt, c’est tout le rucher qui y passe » affirme Christian Macé. Alors, quand l’apiculteur installé à Saint-Méen le Grand entend que les abeilles ne risquent rien avec les betteraves qui poussent aux néonicotinoïdes puisqu’elles sont arrachées avant la floraison, il réagit. « C’est du grand n’importe quoi, il n’y a pas besoin d’attendre que la plante soit en fleur pour voir arriver les abeilles. Celles-ci sortent chaque jour à la recherche des gouttes d’eau de la rosée du matin car l’eau rentre dans la composition du miel. C’est bien en buvant cette eau qu’elles sont contaminées. »

Ersatz de miel

Pour sa part, le mévennais fait très attention aux lieux dans lesquels il installe ses ruches. Bien qu’il n’y ait pas de culture de betteraves en Bretagne, il évite “les terres où poussent maïs et colza au profit des prairies, des bois, lisières de forêt et des champs où paissent les vaches. » Par ailleurs, ce piqué d’abeilles ne comprend pas pourquoi on ne fait pas plus attention à cette petite bête qui conditionne nos vies. « Avec cette décision, nous allons droit dans le mur en provoquant sciemment le déclin des abeilles. Encore une fois, c’est l’argent qui domine le monde et on favorise les gros lobbies agricoles, cela m’écœure. Il serait temps de réfléchir à ce que nous voulons vraiment. » Et pose la question qui fâche : « Etes-vous prêts demain à acheter et consommer du miel synthétique fabriqué en Chine ou en Europe de l’Est, sans l’intervention des abeilles mais rempli d’arômes de synthèse, de sucre blanc raffiné et de bactéries ? » Des étudiants israéliens viennent en effet de  se voir récompenser pour avoir produit du miel sans abeilles grâce à la bactérie Bacillus subtilis. Après manipulation, cette dernière crée les mêmes enzymes qui se produisent dans le ventre des abeilles lorsqu’elles fabriquent du miel… Est-ce cela le monde d’après ? Le consommateur est pourtant déjà confronté de longue date aux miels mélangés non originaires de la communauté européenne, toujours plus importants en quantité que les miels issus des productions locales et françaises.

Qu’en sera-t-il du vrai miel d’ici quelques temps ? Pourrait-il disparaître faute d’abeilles en vie au profit d’un miel de synthèse ?

L’ONU estime qu’aujourd’hui, le taux d’extinction des abeilles est  de 100 à 1 000 fois plus élevé que la normale. De son côté, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), rappelle sur les 100 espèces de légumes fournissant 90% de la nourriture dans 146 pays, 71 dépendent de la pollinisation par les abeilles. Et Christian Macé de terminer par ces mots : « On nous parle des néonicotinoïdes mais il y a aussi tous les autres insecticides et fongicides, les maladies comme le varroa, un parasite contagieux difficile à éradiquer ou encore les frelons asiatiques qui fragilisent et mettent en danger nos abeilles. Concrètement, que le gouvernement veut-il faire contre le syndrome d’effondrement des colonies ? Les apiculteurs attendent des mesures fortes. »

 

Les votes de nos députés

Qu’ils soient issus de la majorité gouvernementale ou d’autres mouvances politiques, les députés ont voté de façon différente sur le retour des néonicotinoïdes. Pourquoi un tel vote ? Quels sont les éléments qu’ils ont pris en compte ? 

Marc Le Fur, député LR de la 3ème circonscription des Côtes d’Armor, s’est abstenu car il se dit « partagé sur le sujet. Je comprends la situation des agriculteurs qui produisent de la betterave sucrière dans le nord du pays. Il ne s’agit pas de pénaliser brutalement une filière sans laquelle nous consommerions du sucre venant de Pologne. Mais je suis également sensible aux difficultés des apiculteurs qui constatent la mortalité dans leurs ruches. On ne peut pas négliger le rôle de l’abeille dans la nature et se moquer des apiculteurs. Concrètement, je souhaite que les trois ans de délais donnés par la loi permettent d’accompagner les agriculteurs betteraviers dans la mise en œuvre de nouvelles variétés ou de nouvelles techniques permettant d’éviter le puceron qui a ravagé leurs cultures. Mais ce délai doit vraiment permettre d’aboutir à d’autres techniques, c’est la raison pour laquelle il faut maintenir la pression car je souhaite aussi que les arguments des apiculteurs, partout sur le territoire, y compris en Bretagne, soient pris au sérieux. »

Hervé Berville, député LREM de la 2ème circonscription des Côtes d’Armor, a voté pour même s’ il n’est « aucunement question de revenir sur cette avancée. Sortir des pesticides de manière irréversible est un enjeu prioritaire pour notre pays, j’y travaille depuis trois ans avec les agriculteurs, les apiculteurs et tous acteurs du monde agricole. Je n’ai pas voté pour le retour des néonicotinoïdes ou contre la biodiversité, ce qui aurait été un non-sens, mais pour une dérogation strictement limitée à la filière de la betterave sucrière et dans le temps. C’était une décision difficile mais les débats ont permis d’inscrire clairement ces conditions dans la loi et il ne fallait pas laisser tout un pan de notre économie dans une impasse. En tant que parlementaire, ma responsabilité est de prendre en compte la réalité et la complexité des situations comme celle vécue par les betteraviers depuis des mois. Nous allons désormais veiller à ce que l’ensemble des acteurs tiennent leurs engagements en matière de transition écologique pour que ce type de problème ne se reproduise pas. »

Claudia Rouaux, député socialiste de la 3ème circonscription d’Ille et Vilaine a voté contre. « C’est un renoncement écologique majeur, car ce pesticide est effectivement interdit depuis deux ans suite à l’adoption de la loi pour la reconquête de la biodiversité de 2016. Sans méconnaître les difficultés de cette filière, l’octroi d’une dérogation de trois ans n’est pas la bonne solution. » Les éléments que la député a pris en compte sont entre autres la nocivité des néonicotinoïdes pour l’environnement et la santé. « Elle est reconnue dans un rapport de l’ANSES de 2016. Ces substances sont 7 000 fois plus dangereuses que le DTT, avec un impact sur la biodiversité et les écosystèmes : le sol, l’eau, les insectes pollinisateurs comme les abeilles. Il y aussi le risque d’ouvrir la boîte de Pandore, en autorisant des dérogations pour d’autres cultures. Or, la France doit résolument s’engager dans la transition agroécologique. Il y a une nécessité de soutenir les agriculteurs avec des solutions alternatives vertueuses, d’autant plus que la filière du sucre est confrontée au dérèglement climatique (sécheresse) et à la dérégulation du marché mondial. Accompagner les agriculteurs repose sur des dispositifs économiques, comme un fonds mutualisé permettant d’assurer les pertes de récolte, et des innovations agroécologiques, comme le biocontrôle et la génétique végétale. La souveraineté de notre pays en matière de production sucrière est enfin entrée en ligne de compte. »

Paul Molac, député de la 4ème circonscription du Morbihan, a aussi voté contre. Il avait déjà voté l’interdiction en 2016 et « soutenu les apiculteurs qui étaient venus nombreux et nous avaient demandé d’agir. Les scientifiques sont quasi unanimes sur la dangerosité de ces produits pour les abeilles, les insectes en général et les oiseaux qui se nourrissent d’insectes. Il ne faut pas oublier que ces produits sont aussi mauvais pour nos agriculteurs qui en sont parfois les premières victimes. Je comprends la demande des producteurs de betteraves qui sont pris entre les exigences environnementales et des prix toujours plus bas. Je reste cohérent en votant contre les traités internationaux comme le CETA qui mettent nos agriculteurs dans une position intenable. Le gouvernement aurait pu aider les agriculteurs à surmonter cette mauvaise passe en les aidant à mettre en place des alternatives. Quand on voit les sommes très importantes pour Renault ou Airbus on peut s’interroger sur le choix  du gouvernement pour les betteraviers. En tout cas, cela ne va pas dans le sens de la transition agricole et l’agroécologie. »