Les équidés sont des cibles faciles

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Depuis le début de l’année, les actes de cruauté sur les chevaux se multiplient dans toutes les régions de France, allant parfois jusqu’à la mise à mort de l’animal. Ce phénomène qui a aussi touché par le passé les Etats-Unis et d’autres pays d’Europe reste à l’heure actuelle incompréhensible et surtout inexpliqué.

Les faits ont débuté le 12 février dernier au sein d’un lycée agricole de Moselle. Un cheval de 4 ans a été retrouvé mort, l’oreille droite sectionnée. Alors, à la mi-août, face à une recrudescence d’actes de cruauté sur les chevaux, poneys et ânes (profondes entailles dans la chair, oreilles découpées quasi systématiquement, lacérations et éventrations, museaux tranchés, voire même égorgement, œil énucléé, appareil utérin prélevé !) dans au moins 25 départements français et toute la région Bretagne (Lannion, Plouër sur Rance, Saint Tugdual, Miniac sous Bécherel, Bourbriac, Bannalec,….), la gendarmerie nationale exhortait les propriétaires à la plus grande vigilance et ne surtout à ne pas faire justice eux-mêmes. Aujourd’hui, rares sont les chevaux à gambader dans les prés de nos campagnes, ils sont pour la plupart mis à l’abri. Les propriétaires exercent une surveillance accrue quitte à moins dormir, et certains se sont même organisés pour faire des rondes. « Lorsque l’animal ne peut être rentré au box le soir, il est demandé de lui ôter son licol, et d’installer un système de vidéosurveillance de type caméra de chasse afin d’immortaliser tout mouvement suspect ou inhabituel autour des pâtures. Un détecteur de présence installé  près des bâtiments  fait aussi l’affaire» précise le major Rouault de gendarmerie de Merdrignac, laquelle recense et contacte tous les propriétaires de chevaux du secteur. « En cas de présence suspecte, il est primordial de relever la plaque d’immatriculation et de nous contacter par téléphone en composant le 17. C’est à nous d’intervenir. » Depuis plusieurs jours, aucun nouveau fait n’a été relevé sur le secteur.

Des centaines d’ enquêtes en cours en France

Fin août, la diffusion du portrait robot d’un agresseur de chevaux par la gendarmerie de l’Yonne (89) donnait de l’espoir. Le 7 septembre, à 300 kilomètres de là, les gendarmes mettaient la main sur l’homme en question, un quinquagénaire déjà connu en Allemagne pour des sévices sexuels sur animaux. Interpellé dans le Haut Rhin, il a été relâché, mis hors de cause.

Les éléments d’enquête mettent en évidence l’intervention de la main humaine. Avec la multiplicité des cas en région – des centaines d’enquêtes sont en cours pour une cinquantaine de cas de mutilation avérées -, ces faits sont indéniablement commis par des auteurs différents faisant preuve de force physique, ils connaissent bien les chevaux et savent comment les approcher, certains auraient même été sédatés. Quant aux chevaux attaqués, les propriétaires qui souhaitent rester anonymes s’accordent à dire que « ce sont les plus dociles et les plus sympas qui sont maltraités parce qu’ils sont habitués à la présence humaine. Le cheval est un animal curieux de nature qui vient facilement à la rencontre, même d’une personne inconnue. Avec une pomme, il reste aisé de l’approcher ce qui en fait une cible facile. »

Le meilleur ami de l’homme est cruellement mutilé depuis plusieurs mois en France.
Le meilleur ami de l’homme est cruellement mutilé depuis plusieurs mois en France.

Précision chirurgicale

Les faits récurrents  ont instauré une sorte de psychose. Les professionnels du monde équin et les propriétaires n’en dorment plus ou ne ferment plus qu’un œil. Alors quand a été signalé un possible cas de cruauté sur un cheval cob normand à Le Gouray, tout le monde a  senti l’étau se resserrer sur le pays du Mené. Mais parfois, il ne sert à rien de s’emballer tant que l’enquête n’est pas menée à son terme. « Dans ce cas précis, l’enquête faite sur place devait révéler que la bête avait vu le maréchal-ferrant la veille et s’était blessé accidentellement en voulant lui échapper » relate le major Rouault.

Par ailleurs, la précision chirurgicale des entailles interpelle. Dans cette période morose, on parle donc de rituels insensés, voire de défis débiles lancés sur le darknet (ou darkweb), l’internet caché. Une cellule nationale est en train d’enquêter sur ce sujet depuis plusieurs semaines. Pour l’heure, aucun élément ne filtre encore.

Satanisme, néo-nazisme et nihilisme

Le satanisme est également évoqué par certains. Un argument qui ne tient pas vraiment selon Elie Geffray, prêtre retraité de l’église catholique qui réside du côté de Broons. Pour lui, celles et ceux qui agitent le drapeau du satanisme sont les mêmes qui défendent « un christianisme traditionnel et de droite, sans aller jusque Le Pen. Selon ses doctrines, il croit dur comme fer au “Diable”, à “Satan”, au premier degré, et pratique volontiers la pédagogie de la peur. Ceci lui permet de donner des clés un peu faciles pour expliquer le mal qui habite la société : “C’est l’action de Satan, convertissez-vous ! »

Lorsqu’il était encore en activité, Elie Geffray donnait des cours sur les sectes. Il connait donc le sujet et rappelle que le satanisme est « une nébuleuse de type sectaire sur laquelle on fantasme beaucoup dans les périodes d’insécurités comme la nôtre, il suffit de voir l’accumulation de crises: sanitaire, économique, écologique…et ce, d’autant plus que les grandes espérances traditionnelles que sont l’église, le socialisme et le progrès, sont en déclin. Comme on n’a plus grand chose pour se raccrocher, on joue parfois à se faire peur. Le satanisme est un bon produit pour cela. Ceci dit, il représente numériquement peu de choses en France. Il y a des groupes plus violents et plus dangereux à chercher du côté du néo-nazime, voire aussi de groupes nihilistes. Il se pourrait que la mutilation des chevaux à laquelle on assiste se rattache à ce type de violence gratuite et aveugle….C’est aux enquêteurs de l’identifier. »

Rite sectaire ancestral ou imitation

L’histoire a déjà mis plusieurs fois en évidence des rituels ancestraux de mise à mort de chevaux. Cela aurait-il donné des idées à certains ? La  MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), dorénavant rattachée au Ministère de l’intérieur, apporte ses éclairages sur cette affaire et tente d’en savoir plus sur « d’éventuelles fêtes néo-païennes teintées de sorcellerie qui viseraient à s’approprier la force de l’animal en récupérant son sang ou une partie de corps comme son oreille (de préférence droite) ou un œil…. » Une piste plausible pour Jacky Cordonnier, historien des religions et spécialiste des mouvements sectaires auprès de la MIVILUDES.

Autre piste à explorer : le phénomène d’imitation dénommé « copycat ». Faire le buzz est devenu un rêve, voire une façon d’exister pour beaucoup. Est-ce que cela aurait pu donner des idées à certaines personnes qui voudraient qu’on parle de leurs actes dans les médias et sur les réseaux dits sociaux ? Personne ne le sait encore. En attendant d’en savoir plus, en soutien aux propriétaires d’équidés qui ont porté plainte, la Fédération française d’équitation s’est portée partie civile.

Pourquoi couper l’oreille droite ? Le mystère reste toujours à élucider.
Pourquoi couper l’oreille droite ? Le mystère reste toujours à élucider.

Animaux charognards ou maltraitance

Et si ces attaques étaient liées au cycle naturel de la vie ? Il arrive qu’une bête meure au pré dans la nuit et que les charognards passent juste après. « On a déjà vu des renards et des blaireaux commencer à manger une carcasse mais alors, il y a des traces de dents et de morsures sur le cadavre et non pas des plaies dignes d’un scalpel de chirurgie» relate un propriétaire du côté de Broons.

Jacques Martin, vétérinaire de Mauron à la retraite et propriétaire de chevaux, se souvient avoir eu à traiter des cas singuliers de maltraitance dans le secteur. « Il y a des années, à Tréhorenteuc, un dimanche matin, nous avons trouvé sur la route un cheval tué par balle », se rappelle-t-il avant d’évoquer un autre fait, si terrifiant qu’il ne donnera pas de détails. « A chaque fois c’était des actes de malveillance d’une personne, et non comme maintenant de groupes des fous », souligne-t-il, révolté. Il s’informe régulièrement des différents faits commis en France et pour lui, « tout semble à croire que ces personnes connaissent les chevaux car il est difficile de rattraper un cheval la nuit. A moins qu’ils repèrent les lieux avant et que les animaux soient drogués, comme certains disent. C’est une barbarie. Nous n’avons jamais vu ça. » Jacques Martin fait également partie d’un groupe de discussion qui réunit cent quarante cinq vétérinaires français, tous spécialisés dans les soins des chevaux. Ils connaissent l’état de santé de 20% de chevaux vivant en France. « Parfois les chevaux peuvent se blesser seuls ou être blessés par leurs congénères. Mais les accidents que j’ai vus n’ont rien à voir avec ces blessures. » Il conseille donc vivement aux propriétaires qui ne l’auraient pas encore fait, de ne « surtout ne pas laisser les chevaux au bord des routes. »

Face à l’incompréhension de ces attaques sur ces animaux qui ont toujours été auprès de l’homme depuis la nuit des temps (au travail, sur les champs de bataille, en loisirs) la société civile s’organise. Dans tous les départements, la gendarmerie patrouille et survole aussi régulièrement les prairies signalées par les propriétaires des chevaux. Le 18 septembre, une convention de partenariat pour mieux lutter contre ce phénomène des chevaux mutilés a d’ailleurs été signée entre la gendarmerie et les fédérations équines. Tout le monde attend désormais de sabot ferme les résultats des enquêtes de terrain tout en trouvant le temps long. Il est vrai qu’à l’heure des satellites et de la grande surveillance générale, le monde du cheval se demande bien pourquoi les coupables sont encore libres de leurs mouvements.  S’ils sont retrouvés, ils encourent jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende, une peine jugée « largement insuffisante » de l’avis de nombreux éleveurs et propriétaires face  à cette cruauté sans nom.

Pratique : Dans le but de répondre à leurs questions et inquiétudes, le gouvernement a mis en place un numéro gratuit à destination des propriétaires de chevaux. Tél : 0800 738 908.