La filière cidricole en a gros sur la pomme

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La filière cidrière française et bretonne est très impactée par les mesures sanitaires prises en raison du Covid-19 puis du confinement. Deux professionnels : Morgan Berthelot, artisane cidrière à Bédée et co-présidente du syndicat des Cidriers indépendants de France (CIF) et Morgann Gauchet, exploitant de la cidrerie bio Le P’tit Fausset à Merdrignac, livrent leur point de vue.

Morgan Berthelot explique : « La filière cidrière française et bretonne est très impactée par les mesures sanitaires. La perte de chiffre d’affaires pour la profession s’établit à près de 50 %. La fermeture des crêperies, des festivals, les ponts et les vacances de Pâques sans possibilité de déplacement, la suspension des évènements festifs, associatifs et familiaux qui traditionnellement se déroulent en avril-mai-juin font que nous, à Coat Albret, cidrerie artisanale située à Bédée, avons perdu 70% du chiffre d’affaires et c’est le cas de beaucoup de cidreries. Certaines ont d’ores et déjà perdu jusqu’à 100% de leur chiffre d’affaires, et un certain nombre d’indépendants risque de ne pas se relever ».

Car le cidre ne se conserve pas longtemps, il y a un délai à respecter, indique-t-elle : « Les pommes vont arriver en octobre alors que nos cuves seront encore pleines et ironie du sort, la saison est très belle cette année avec une récolte 2020 qui s’annonce fructueuse, ce qui n’était pas arrivé depuis 3 ans ! ».

La filière cidricole accuse une grosse perte de chiffre d’affaires depuis le début de la crise sanitaire. Morgan Berthelot de la cidrerie Coat Albret à Bédée en fait directement les frais.
La filière cidricole accuse une grosse perte de chiffre d’affaires depuis le début de la crise sanitaire. Morgan Berthelot de la cidrerie Coat Albret à Bédée en fait directement les frais.

Plan d’aide pour sauvegarder la filière

Les producteurs de pommes eux-mêmes risquent de souffrir les mois prochains. « Nous avons à cœur de ne pas les laisser sur la touche en achetant au moins une partie de leurs fruits » poursuit Morgan Berthelot. « Il faut dire aussi que la spécificité du cidre produit en France et en Espagne, avec des pommes fraîches, nous impose une contrainte de saisonnalité ce qui n’est pas le cas pour les gros acteurs Européens qui achètent du concentré de pommes qui se conserve. »

La filière cidricole demande donc un plan d’aide de 22 millions d’euros. « Les vignerons ont obtenu une mesure de retrait à hauteur de 240 millions d’euros ; nous espérons être entendus. Il en va de la sauvegarde d’une filière emblématique de la Bretagne.»

La situation à Merdrignac

L’entreprise Le P’tit Fausset, artisan cidrier indépendant depuis 1948 à Merdrignac, confirme la situation délicate de la filière. « Il est certain qu’il y aura de la casse dans la profession, surtout en conventionnel. Dans le Finistère, j’ai appris qu’un producteur se retrouve avec 10 000 hectolitres (soit 1 000 000 de litres) sur les bras, c’est mission quasi impossible d’écouler un tel volume » avance Morgann Gauchet.

Contrairement à bon nombre de ses collègues, le gérant estime qu’il s’en est plutôt bien sorti pendant le confinement même « si nous avons perdu 30 % du chiffre d’affaires en avril et mai suite à la fermeture des restaurants et crêperies. » L’entreprise, non éligible aux aides annoncées par l’Etat, a du mettre au chômage partiel ses salariés et fermer boutique plusieurs jours.

Le bio s’en sort mieux que le conventionnel

Le P’tit Fausset produit aujourd’hui plus de jus de pommes « sans ajout de sucre » que de cidre, cela équivaut à produire deux tiers de jus de pommes pour un tiers de cidre. La production bio, en dernière année de conversion, génère bien plus de revenus qu’en conventionnel. « Grâce aux pommes amères, nous transformons aussi une partie du cidre en vinaigre bio, ce qui permet d’être payé deux fois et demi plus cher qu’en conventionnel. C’est 20 € l’hectolitre en conventionnel et 60 € en bio. Nous nous en sommes sortis aussi grâce à la distribution dans les réseaux bio et petits magasins. Les ventes de produits bio ont en effet explosé pendant le confinement et nous en avons bénéficié malgré la réduction de nos tournées et le nombre de passages. Notre jus de pommes vendu en bag in box de 3 litres a eu un gros succès, c’est certainement lié à la nouvelle culture de l’achat en vrac. »

Morgann Gauchet, exploitant du P’tit Fausset à Merdrignac : « On s’en sort mieux en bio qu’en conventionnel car c’est bien mieux rémunéré. »
Morgann Gauchet, exploitant du P’tit Fausset à Merdrignac : « On s’en sort mieux en bio qu’en conventionnel car c’est bien mieux rémunéré. »

Tenir dans la durée

Morgann Gauchet  ne crie pas victoire pour autant, il sait que la saison à venir va être difficile avec l’absence des touristes étrangers cet été en Bretagne. « Les espagnols et italiens ne feront pas les kilomètres qui les séparent de la côte jusqu’à nous pour acheter nos produits puisqu’ils seront absents cette année. On sait d’ores et déjà qu’il faudra tenir dans la durée. »

Et si les cuves devaient malgré tout rester pleines au moment où la récolte de l’année arrive ? « Ce ne serait franchement pas le scénario idéal mais nous serions alors dans l’obligation de refuser les pommes conventionnelles de notre quarantaine de producteurs particuliers, et d’acheter des cuves supplémentaires pour l’extérieur afin de pouvoir faire encore plus de vinaigre bio. »

Comme tous ses collègues, Morgann demande également que la filière cidricole soit soutenue par l’Etat « au même titre que la filière du vin qui a obtenu un plan d’aide financé par des fonds publics européens. » Depuis quelques jours, les fonds débloqués permettent en effet aux vignerons via leur distillateur, de transformer l’équivalent de deux millions d’hectolitres (soit 200 millions de litres de vin) en gel hydroalcoolique. La filière cidricole demande la même chose, à savoir distiller l’excédent pour en faire du gel ou du biocarburant à raison de 60 € par hectolitre. Face à cette année 2020 qui s’annonce bonne en production de pommes, il est également souhaité qu’une partie soit réinjectée dans la méthanisation. Pour l’heure, les premiers retours ne sont pas convaincants, mais les discussions autour de ce plan de « dégagement de marché » sont toujours en discussion au ministère de l’agriculture. Enfin, à l’image des cidriers normands, les cidriers bretons comptent sur les consommateurs pour valoriser et surtout relancer cette boisson emblématique du Grand Ouest.